Les murs à abeilles de Provence

Miel de ProvenceLe miel est connu depuis les temps préhistoriques et les hommes en ont toujours consommé. Seul produit sucrant connu pendant longtemps (en dehors de quelques fruits sucrés tels le raisin, la datte, la figue), le miel a toujours fait partie des productions agricoles traditionnelles avant qu’il ne soit détrôné par l’usage du sucre de canne avec la découverte de l’Amérique et concurrencé au XIXe siècle par le sucre de betterave.

Les ruches naturelles

Les premiers murs à abeilles ont été faits par la nature elle-même. Les insectes construisent leurs rayons de cire dans les anfractuosités des rochers où ils trouvent les conditions idéales à leur installation. On a retrouvé de tels murs dans des grottes datant du Néolithique en Espagne, en Rhodésie et au Népal. Plus près de chez nous, c’est le cas du Rocher de Cire près de Monieux, des gorges de la Nesque, de la Barre des Abeilles dans les falaises du ravin de Tallagard à Salon-de-Provence.

Barre rocheuseRuche naturelle

Illustrations : en haut, barre rocheuse propice à l’installation de ruches naturelles, en bas, ruche naturelle dans une paroi rocheuse.

Les ruches

Si l’époque néolithique se caractérise par le passage de la cueillette à l’agriculture, par celui de la chasse à l’élevage, elle est marquée aussi par l’invention de l’apiculture qui remplace la récolte sauvage du miel que nos ancêtres trouvaient dans des cavités naturelles ou des arbres creux. Le berger d’abeilles était né et avec lui les soins à apporter à la ruche.

Apiculteur et ses ruchesApiculteur et ses ruches

Et tout d’abord, il fallait trouver pour les abeilles un nouvel habitat. Tout naturellement, l’homme reproduisit l’habitat naturel des abeilles (le tronc d’un arbre creux) en construisant une ruche faite d’un tronc d’arbre ou, dans les régions où poussait le chêne-liège, d’un cylindre de plaques de liège jointoyé avec de l’argile et fermé par un couvercle de liège. Ce dispositif s’appelle brusc en Provence.

Brusc et palhousBruscs et palhous

Dans les régions où l’on ne trouvait pas de chêne-liège, les ruches étaient faites avec de la paille de seigle tressée, liée par des brins d’osier ou des tiges de genêts. On appelle palhous en Provence ce type de ruche. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’on construit des ruches en bois avec, à l’intérieur, des cadres mobiles pour que les abeilles y confectionnent leurs rayons de cire.

Rucher cévenolRucher provençalIllustrations ci-dessus : en haut, rucher cévenol, en bas, rucher provençal.

Les murs à abeilles

Pourquoi un mur ? Mais les bruscs et les palhous sont fragiles. Aussi, l’apiculteur soucieux du confort de ses abeilles, cherche à protéger les ruches des intempéries (pluie, vent, neige, froid ou chaleur excessive), des divagations d’animaux sauvages (renards, sangliers) ou domestiques (chiens, moutons, chèvres). L’idée est alors de placer les ruches dans des niches creusées dans le roc ou aménagées dans des murs de pierres sèches.

Abeilles et rayons de cireAbeilles sur leurs rayons de cire
© Dr Michel Royon / Licence Creative Commons

Du simple abri dans un mur de soutènement (bancaù), l’apier évolue vers la construction de murs de plus en plus importants au fur et mesure qu’augmente la demande en miel. On trouve des murs à abeilles dans la plupart des régions de France et même en Angleterre où elles sont le privilège des demeures seigneuriales. Mais, c’est en Provence qu’ils sont les plus nombreux et les plus grands.

Mur à abeilles à Mons dans le VarMur à abeilles à Mons dans le Var
© Dr Michel Royon / Licence Creative Commons

Les conditions idéales. L’emplacement idéal est mi-ombre, mi-soleil dans un lieu calme loin du passage des hommes et des animaux. Le terrain doit être sain loin des zones marécageuses mais proche d’un point d’eau, rivière, étang, abreuvoir. Il doit être également exempt d’herbes folles pour ne pas gêner le vol des abeilles. La meilleure orientation est Sud/Sud-Est afin que les abeilles puissent s’activer dès l’apparition des premiers rayons de soleil. C’est aussi une protection contre le mistral. Il doit se situer également à proximité de grandes étendues non cultivées présentant une abondante floraison.

Mur de CornillonMur à abeilles de Cornillon-Confoux
© Technob105 Licence / Creative Commons

Construction. La plupart des niches sont recouvertes d’un linteau fait soit d’une lauze (1), soit d’une pierre de taille (comportant dans de rares cas la date de construction) mais certaines sont voûtées en berceau (2). Meneaux et appuis sont très variés : lauzes, pierres taillées, blocs, empierrement, tuiles. Les appuis sont légèrement inclinés vers l’extérieur pour permettre l’écoulement des eaux de pluie et sont situés de 30 cm à un mètre du sol pour préserver les ruches de l’humidité et pour dégager leur entrée des hautes herbes faisant obstacle au vol des abeilles. La hauteur moyenne des ruches est de 50 à 80 cm, la largeur de 60 à 70 cm, la profondeur de 30 à 50 cm. La plupart des murs à abeilles sont de construction rustique mais certains dénotent un souci esthétique et architectural évident.

Mur à abeilles de CornillonMur à abeilles de Cornillon-Confoux

Comme les cabanes en pierres sèches, les murs à abeilles sont d’une grande variété. Les apiers familiaux sont constitués d’une dizaine de ruches maximum placées dans des murs de soutènement ou de clôture. Suffisant au besoin d’une seule famille, ils assuraient une production agricole d’appoint qui participait à la consommation autarcique caractéristique d’une économie agro-pastorale au même titre que la basse-cour, le potager et le verger. Ils se situaient donc près de l’habitation principale. Viennent ensuite les apiers monastiques où l’on peut penser que les ruches fournissaient, outre le miel destiné à la consommation des moines, la cire d’abeille nécessaire à la confection de cierges et de bougies. Enfin, les grands murs de 20 à 60 niches témoignent d’une activité commerciale. Répartis essentiellement dans les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse, ils datent probablement des XVIIIe et XIXe siècles.

Détail d'un linteauMur de Cornillon-Confoux : détail d’un linteau

Datation. Nous possédons très peu de documents sur les apiers car ceux-ci ne figurent pas dans les actes notariés. Seules quelques rares dates gravées sur le linteau en pierre de taille de certaines ruches nous renseignent sur l’époque de la construction des murs : 1712 à Salon, 1791 à Cabrières d’Avignon. On peut penser aussi que le blocus continental de 1806, outre qu’il a entraîné la fabrication du sucre à partir de la betterave, a pu entraîner aussi la construction de nombreux murs pour pallier la pénurie de sucre de canne.

(1) pierre plate et allongée
(2) voûte en forme de demi-cercle

Les murs à abeilles de Provence

Abeille butinantAlpes de Haute-Provence
Le rucher du château de Bel-Air à Sigonce. Il s’agit d’un rucher-placard situé dans une habitation et non en plein air comme la plupart des ruchers. Les niches, en forme de meurtrières, sont situées dans l’épaisseur d’un mur et l’on y place une ruche communiquant avec l’extérieur par des « trous de vol » de quelques centimètres carrés. A l’intérieur, le placard est fermé par un portillon à loquet. La ruche est de cette façon placée à l’abri des intempéries et des prédateurs et l’apiculteur voit son travail facilité.

Alpes-Maritimes
Le rucher des Baguettes à Roquefort-les-Pins. Ce rucher a la particularité de présenter une forme ovale les niches s’ouvrant sur la face interne de l’édifice ce qui a pour conséquence d’offrir une ouverture dans toutes les directions.

Le rucher d’Ascros

rampe à abeilles d'Astros

Situé dans la vallée de l’Estéron, le village actuel se situe à 1145 mètres d’altitude. Photo facebook/ascros.

Bouches-du-Rhône
Le mur de la Ferme des Abeilles à Salon-de-Provence. Propriété de la ville de Salon depuis 1987 qui en a réalisé la restauration de 1991 à 1992, cet apier est situé sur un domaine qui appartenait autrefois à la famille du Bailli de Suffren, importante figure de l’histoire locale. Le rucher, daté de 1712 par une inscription sur l’un des linteaux, comprenait, alignées sur un mur de 40 m de long, 32 niches dont il en reste 20 aujourd’hui. Il est un des rares murs à niches voûtées et a la particularité d’être composé de cinq segments formant une ligne brisée pour épouser la forme du terrain sur lequel il est construit.

Le mur du Mas d’Auran à Salon-de-Provence. Ce mur avait à l’origine 55 niches alignée sur 60 m. Il en reste 42 aujourd’hui. L’édifice est remarquable par le soin apporté à sa construction : corniche moulurée, linteaux en pierres de taille, appuis recouverts de tommettes.

Les apiers du Val de Cuech à Salon-de-Provence. Probablement destiné à une exploitation commerciale, ce mur aligne sur 12 m de long deux rangées superposées de 10 niches chacune couvertes de linteaux massifs ceux de la rangée inférieure formant l’appui des niches de la rangée supérieure. La base est située à 60 cm du sol. Toujours dans le Val de Cuech se trouve un apier familial composé de deux niches construites en pierres sèches dans un bancaù.

L’ensemble de la Pujade à Grans. Cet ensemble comprend, incorporés à un mur de soutènement, un escalier de 10 marches encastrées, un apier de cinq niches et une longue banquette dallée de 11 m de longueur (16 à 18 dalles de un mètre de large !).

L’apier-borie de Grans. L’édifice, inclus dans le mur de clôture d’une oliveraie, se compose d’une cabane en pierres sèches et d’un mur attenant contenant un apier de 7 niches.

Le mur de Cornillon. Par son importance (55 niches sur 60 m), le mur de Cornillon est le deuxième mur de Provence. Il se distingue aussi par sa qualité de construction qui rappelle celle des « bories » du Luberon.

A lire sur randomania : Les collines de Cornillon-Confoux

L’apier du Jas de Bois à Vernègues. Ce mur fait partie d’une importante exploitation agricole créé sous le Second Empire. De construction soignée, il est constitué de 45 niches sur 27 m de long et correspond à une exploitation commerciale. L’ensemble a été soigneusement restauré par ses propriétaires. C’est l’un des cinq plus importants murs de Provence.

Abeille butinant une fleurVaucluse
Apier du hameau des Cabannes à Cabrières d’Avignon. Les bâtiments de ce hameau sont groupés autour d’une cour fermée par un portail dont le linteau porte une date : 1791. Un mur de 30 m de long comporte deux rangées superposées de 25 niches chacune. Un second mur plus modeste comprend 9 niches réparties sur une longueur de 10 m. Cet ensemble remarquable, le premier de Provence, a été magnifiquement restauré par ses propriétaires.

Le rucher du château de Murs. Le rucher se trouve entre deux champs de lavande où il constitue le soubassement du champ supérieur. Ce mur s’étend sur une longueur de 100 à 150 m mais le rucher proprement dit en occupe environ 30 à 40 m seulement. Il se compose de trois parties : une partie comprenant 7 niches dissimulées par la broussaille, une partie effondrée qui devait en comporter 3 et le rucher lui-même s’étendant sur 40 m et comprenant 15 niches. Au total, le rucher du château de Murs devait posséder 25 niches.

Le mur à abeilles de la Chartreuse de Bonpas à Caumont-sur-Durance. Ce mur date probablement de la même époque que les bâtiments monastiques soit le XIVe siècle, ce qui en fait le rucher le plus ancien connu de Provence. Il domine le potager des moines d’une hauteur de 6 m sur 33 de long et comporte 30 niches réparties sur 2 étages. Son importance en fait le 4e mur à abeilles de Provence. Cinq orifices superposés sur la deuxième rangée de niches laissent penser qu’il devait s’agir de trous de logement de poutres soutenant un auvent destiné à protéger les ruches du ruissellement des eaux de pluie et du fort ensoleillement.

Une civilisation agro-pastorale

Avec les cabanes en pierres sèches, les murs de soutènement (bancaù) et les murs d’enclos, les apiers sont représentatifs d’une civilisation agro-pastorale qui s’épanouit dans nos collines du XVIe à la fin du XIXe siècle. […] De l’apier familial aux grands murs, il suffira de quelques années pour que disparaissent dans l’abandon et l’oubli ces témoins d’une civilisation rurale autarcique dont tous les éléments s’équilibraient harmonieusement. En quelques décennies, le manque d’entretien et le vandalisme endommagèrent gravement la plupart des édifices. Et vint l’oubli. Si total que les propriétaires eux-mêmes, les « anciens » ignorent aujourd’hui le rôle des murs à abeilles et jusqu’à leur existence. (Des Hommes, des Murs et des Abeilles, Musée de Salon et de la Crau, 1993)

Il est donc urgent de sauver de cet abandon et de cet oubli ces modestes éléments de notre patrimoine.

Source

Des Hommes, des Murs et des Abeilles, Musée de Salon et de la Crau, Catalogue de l’exposition présentée du 24 avril au 6 juillet 1993

Bibliographie

Les ruchers dans les murs, actes de la table ronde du 11 mars 2000, les Cahiers de Salagon n°5

Sur internet

Les murs à logettes un article de Itarkéo, Itinéraires Archéologiques.

Une brève histoire de l’apiculture sur la site La Ruche sauvage.

Histoire de la ruche et Les ruches traditionnelles sur le même site.

Ruches sauvages et domestiques sur le blog BIO-CREATION.

Vie sauvage et survie : pour trois magnifiques images représentant des ruches naturelles.

Enclos-apiers sur la côte d’Azur un article de Wikipedia.

Un mur pour les avettes un article de Petit-Patrimoine.

Apiés et ruches un article des Saute-Collines.

Un article illustré du blog Je traine ici et là….

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3 réponses à Les murs à abeilles de Provence

  1. HAMY Catherine dit :

    Magnifique reportage.
    Merci pour cet extraordinaire moment de vie.
    Un mur d’abeilles à Ascros 06260 3 photos, je vous mets le lien, je ne suis pas arrivée à mettre les photos
    https://www.facebook.com/ascros/photos/pcb.776696932348350/776696792348364/?type=1&theater
    https://www.facebook.com/ascros/photos/pcb.776696932348350/776696835681693/?type=1&theater
    https://www.facebook.com/ascros/photos/pcb.776696932348350/776696879015022/?type=1&theater
    Bien à vous
    Cordialement
    CAt

  2. Nous sommes une association qui restaurons des murs à abeilles ou nous en montons sur des jardins historiques ou privés.
    Nous organisons des stages de murs en pierres sèches et bientôt des stages pour fabriquer des ruches en paille.
    Nous faisons visiter notre apier du XIII ieme siècle (copie)et travaillons sur la préservation des abeilles pour que ces murs restent vivants pour nos abeilles .
    Vous pouvez me contacter au 06 07 54 56 69

    • Rolland THOMAS dit :

      Je peux vous communiquer un compte-rendu avec photos d’une visite au « mur aux abeilles » d’Ascros (Alpes-Maritimes), veuillez me donner une adresse mail. Je n’ai pas de compte sur face book.

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